
Bien choisir ses compléments de vitamine D végétale
Il existe deux formes de vitamine D compatibles avec une alimentation végétarienne: la D2 d’origine fongique et la D3 extraite de lichen. Les deux fonctionnent, avec une nuance mesurée par méta-analyse: à dose égale et en prise quotidienne, la D3 élève la concentration sanguine totale de 25-hydroxyvitamine D d’environ 10,4 nmol/l de plus que la D2, soit un écart de 40 % en faveur de la D3 selon une revue systématique publiée dans Advances in Nutrition sur vingt études comparatives.
Cet écart est réel, il est mesurable, et il ne signifie pas que la D2 est inutile. Ce qu’il implique, et ce que les grands essais cliniques ont montré depuis, occupe le reste de cet article. La réponse courte, pour qui veut aller vite: prenez ce que vous trouvez en hiver, à une dose raisonnable, et n’attendez pas de la vitamine D qu’elle règle votre humeur ou vos infections d’hiver.
Pourquoi la question se pose en Suisse
Les recommandations nutritionnelles suisses, dans leur version longue actualisée en février 2026, sont claires sur un point: une alimentation conforme à la pyramide alimentaire couvre les besoins en nutriments, à deux exceptions près. Ces exceptions sont l’iode et la vitamine D, parce que les deux ne se trouvent qu’en très petites quantités dans les aliments. Pour l’iode, la solution suisse est le sel iodé. Pour la vitamine D, le texte renvoie à la synthèse cutanée: un séjour court mais régulier à l’extérieur, environ dix minutes par jour en été.
Cette formulation officielle mérite d’être lue attentivement, parce qu’elle contient déjà tout le problème. Dix minutes par jour, en été. Rien n’est dit pour les mois où l’intensité solaire ne suffit pas, et c’est exactement la période où la question du complément se pose.
Le mécanisme est connu: la vitamine D3 se forme dans la peau à partir d’un précurseur du cholestérol sous l’effet des UVB. Or l’intensité des UVB dépend de l’angle du soleil. Aux latitudes suisses, comme dans l’ensemble de l’Europe du Nord et centrale, cet angle est trop bas pendant plusieurs mois d’hiver pour que la réaction se produise en quantité utile, quel que soit le temps passé dehors. Le NHS britannique formule la même chose en termes de calendrier: de fin mars ou début avril jusqu’à fin septembre, la plupart des gens fabriquent tout ce dont ils ont besoin; entre octobre et début mars, non.
La conséquence pratique est que le sujet n’est pas « faut-il un complément quand on est végétarien » mais « faut-il un complément en hiver », question qui concerne la population entière. Le végétarisme ne crée pas le besoin, il limite simplement le choix des formes disponibles.
Cette distinction vaut la peine d’être gardée en tête, parce qu’elle sépare la vitamine D des nutriments réellement liés au régime. La vitamine B12 est une carence propre à l’alimentation végétale, l’iode dépend surtout du sel utilisé, et les oméga-3 à longue chaîne posent une question d’origine des sources. La vitamine D, elle, dépend de la latitude et du calendrier.
Ce que l’alimentation apporte réellement
Les chiffres de la base suisse des valeurs nutritives rendent la démonstration courte. Voici ce que contiennent, pour 100 g, les aliments habituellement cités comme sources de vitamine D et accessibles à un végétarien.
| Aliment | Vitamine D (µg/100 g) |
|---|---|
| Jaune d’œuf cru | 5,6 |
| Œuf entier cuit dur | 2,9 |
| Champignon de Paris étuvé | 2,3 |
| Champignon de Paris cru | 1,9 |
| Beurre salé | 1,1 |
| Boisson d’avoine enrichie en calcium et vitamines | 0,9 |
| Champignon de Paris en conserve | 0 |
Le repère utile pour interpréter ce tableau est l’apport quotidien recommandé par le NHS: 10 µg par jour pour les enfants dès un an et les adultes, sachant que 1 µg équivaut à 40 unités internationales, donc 10 µg correspondent à 400 UI.
Atteindre 10 µg avec ces aliments demande environ deux jaunes d’œuf par jour, ou plus d’un litre de boisson végétale enrichie, ou un demi-kilo de champignons. Pour un végétalien, qui écarte l’œuf et le beurre, il ne reste que les produits enrichis et les champignons. Ce n’est pas une question de volonté ou d’organisation: la vitamine D n’est simplement pas présente en quantité suffisante dans l’alimentation courante, et le document fédéral le dit lui-même.
Notez au passage la ligne du champignon en conserve, à zéro. Ce n’est pas une erreur de saisie mais un rappel utile: la vitamine D2 du champignon provient de l’ergostérol converti par les UV, et un champignon qui n’a pas vu la lumière n’en contient quasiment pas. Notre article sur la vitamine D quand le soleil manque détaille les gestes saisonniers.
Pour repérer les produits enrichis, la déclaration nutritionnelle est le seul endroit fiable: un lait végétal enrichi indique la teneur en vitamine D et le pourcentage de la valeur de référence, un lait végétal non enrichi ne mentionne rien. Notre guide pour lire une étiquette alimentaire explique où chercher cette ligne.
D2 et D3: ce que la comparaison montre vraiment
C’est la question qui structure le marché des compléments végétaux, et elle mérite mieux qu’un slogan.
La D2, ou ergocalciférol, vient des champignons et des levures exposés aux UV. La D3, ou cholécalciférol, est historiquement extraite de la lanoline, c’est-à-dire de la graisse de laine de mouton, ce qui la rend non végétalienne. Depuis une quinzaine d’années, des producteurs extraient de la D3 de lichens, ce qui donne une D3 sans matière animale.
Sur l’efficacité comparée, deux méta-analyses récentes convergent. Celle publiée dans Advances in Nutrition en 2024, déjà citée, trouve sur douze comparaisons en prise quotidienne analysées par chromatographie liquide couplée à la spectrométrie de masse une différence moyenne pondérée de 10,39 nmol/l, intervalle de confiance à 95 % de -14,62 à -6,16, au détriment de la D2. Une revue parue dans Nutrients portant sur 1277 participants de 24 études trouve une différence de 15,69 nmol/l en faveur de la D3, avec en prime un meilleur effet sur la parathormone.
Ces deux travaux ajoutent la même nuance décisive, et c’est elle qu’on oublie de citer. La D2 et la D3 élèvent chacune, de façon comparable, la forme hydroxylée qui leur correspond: la D2 fait monter la 25(OH)D2, la D3 fait monter la 25(OH)D3. La différence porte sur le total mesuré, et elle vient en partie de la demi-vie plus courte de la D2 dans le sang et de la manière dont les dosages cliniques comptent les deux formes. La revue Nutrients observe de plus, par méta-régression, que l’écart entre les deux formes se réduit aux doses les plus faibles.
En clair: la D3 de lichen est le choix le plus direct si vous voulez faire remonter un taux mesuré. La D2 fonctionne aussi, surtout en prise quotidienne régulière et à dose modérée, et la revue de l’American Journal of Clinical Nutrition qui a ouvert ce débat en 2012 arrivait déjà à la même hiérarchie sans jamais conclure que la D2 était inefficace.
La revue de 2012 ajoute un point que les deux travaux récents confirment indirectement: l’avantage de la D3 était net quand les deux formes étaient données en dose de charge espacée, et il disparaissait en prise quotidienne. C’est exactement l’inverse de la lecture courante, qui transforme un écart observé surtout sur les schémas en bolus en supériorité permanente de la D3.
La méta-analyse de 2024 signale enfin un facteur rarement mentionné sur les emballages: l’indice de masse corporelle. Ses auteurs recommandent de le prendre en compte, au même titre que le taux de départ, quand on compare l’effet de la D2 et de la D3, l’information n’étant disponible que dans treize des dix-sept comparaisons en prise quotidienne. La vitamine D étant liposoluble et stockée dans le tissu adipeux, une même dose ne produit pas la même concentration sanguine chez deux personnes de corpulence différente.
Un détail qui a son importance si vous faites doser votre taux: certains laboratoires mesurent la 25(OH)D totale, d’autres seulement la 25(OH)D3. Si vous prenez de la D2 et que le laboratoire ne mesure que la D3, votre résultat sera artificiellement bas. Cela vaut la peine de demander quelle méthode est utilisée.
Les doses, et d’où elles viennent
Les repères varient selon les pays, ce qui déroute souvent. Voici les principaux, avec leur source.
Le NHS recommande 10 µg, soit 400 UI, par jour pour les adultes et les enfants dès un an, y compris pendant la grossesse et l’allaitement, et conseille à tout le monde d’envisager un complément pendant l’automne et l’hiver. Pour les nourrissons jusqu’à un an, la fourchette est de 8,5 à 10 µg par jour. Les enfants de 1 à 4 ans relèvent d’une règle distincte: 10 µg par jour toute l’année, et pas seulement en saison sombre. Les personnes à risque, dont celles qui sortent peu, vivent en institution, se couvrent largement ou ont la peau foncée, sont invitées à supplémenter toute l’année.
La limite haute est cadrée de la même manière, et elle descend avec l’âge. Le NHS indique de ne pas dépasser 100 µg, soit 4000 UI, par jour, pour les adultes y compris pendant la grossesse et l’allaitement, ainsi que pour les adolescents de 11 à 17 ans. Pour les enfants de 1 à 10 ans, le plafond tombe à 50 µg, soit 2000 UI. Pour les nourrissons de moins de douze mois, il est de 25 µg, soit 1000 UI. Ces trois seuils sont parfois ignorés par les étiquettes de compléments familiaux, qui proposent la même gélule à toute la maisonnée.
Côté suisse, l’ordonnance du DFI sur l’adjonction de vitamines et de sels minéraux aux denrées alimentaires fixe un cadre différent mais instructif. Son annexe 1 limite l’adjonction de vitamine D à 23 µg par ration journalière dans les denrées enrichies. Son annexe 5 liste les formes autorisées, et elles sont exactement deux: la vitamine D3 ou cholécalciférol, et la vitamine D2 ou ergocalciférol. Les deux formes végétariennes discutées ici sont donc réglementairement au même niveau en Suisse.
Ce plafond de 23 µg ne s’applique pas aux compléments alimentaires vendus comme tels, qui relèvent d’un autre régime, mais il donne un ordre de grandeur de ce que le législateur considère comme un apport raisonnable dans un aliment courant.
Entre 10 µg comme apport de base et 100 µg comme limite haute, il y a beaucoup de place, et c’est dans cet espace que le marketing des compléments s’installe. Des produits à 2000, 4000 voire 10 000 UI par gélule existent. Avant de choisir une dose élevée, il vaut la peine de savoir ce que ces doses produisent réellement, et c’est là que les grands essais cliniques changent la conversation.
Ce que les grands essais ont réellement trouvé
Jusqu’aux années 2020, la littérature sur la vitamine D reposait largement sur des études d’observation: les personnes ayant un taux bas allaient moins bien sur toutes sortes de critères. Le problème de ce type de données est connu: un taux bas peut être la conséquence d’une mauvaise santé, d’une moindre activité extérieure ou d’un surpoids, plutôt que sa cause. Trois essais randomisés de grande taille ont depuis testé directement l’hypothèse.
Sur les fractures
L’essai VITAL a réparti au hasard 25 871 adultes américains, hommes de 50 ans et plus et femmes de 55 ans et plus, entre 2000 UI de vitamine D3 par jour et un placebo, avec un suivi médian de 5,3 ans. Sur le critère des fractures, publié dans le New England Journal of Medicine, 1991 fractures ont été confirmées chez 1551 participants. La vitamine D n’a eu aucun effet significatif: rapport de risque de 0,98 pour les fractures totales, 0,97 pour les fractures non vertébrales et 1,01 pour les fractures de hanche. Aucune modification de l’effet n’a été observée selon l’âge, le sexe, l’indice de masse corporelle ou le taux initial de 25-hydroxyvitamine D.
Le point crucial est dans les conditions de recrutement: les participants n’avaient pas été sélectionnés pour une carence, une faible masse osseuse ou une ostéoporose. Le résultat dit donc quelque chose de précis, et rien de plus: ajouter de la vitamine D à des adultes globalement bien pourvus ne réduit pas leurs fractures. Il ne dit pas qu’une personne réellement carencée ne tire aucun bénéfice de la correction de sa carence.
Sur l’humeur
Le volet VITAL-DEP, publié dans le JAMA, a suivi 18 353 participants de 50 ans et plus pendant une durée médiane de traitement de 5,3 ans. Le résultat est net: 609 événements dépressifs dans le groupe vitamine D contre 625 sous placebo, rapport de risque de 0,97. La variation du score d’humeur PHQ-8 n’a pas différé non plus, avec une différence moyenne de 0,01 point alors que le seuil de pertinence clinique fixé d’avance était de 0,5 point. Les auteurs concluent que ces résultats ne soutiennent pas l’usage de la vitamine D3 pour prévenir la dépression chez l’adulte.
C’est la correction la plus importante à apporter au discours habituel sur la vitamine D et le moral. L’association entre taux bas et humeur basse existe dans les données d’observation. L’essai randomisé qui la teste directement ne retrouve pas d’effet.
Sur les infections respiratoires
C’est ici que l’évolution est la plus intéressante, parce que la réponse a changé récemment. Une méta-analyse de 2021 portant sur 37 essais randomisés trouvait un effet protecteur statistiquement significatif, avec un rapport de cotes de 0,92 et un intervalle de confiance de 0,86 à 0,99. Une mise à jour publiée en 2025 dans The Lancet Diabetes & Endocrinology y a ajouté six nouveaux essais, dont un de 15 804 participants, pour arriver à 40 études et 61 589 participants.
Le nouveau résultat est un rapport de cotes de 0,94, intervalle de confiance de 0,88 à 1,00, avec un p à 0,057. Les auteurs l’écrivent sans détour: l’estimation ponctuelle est proche de la précédente, mais l’intervalle de confiance inclut désormais 1,00, ce qui signifie qu’il n’y a plus de protection statistiquement significative. Les analyses en sous-groupes prévues d’avance n’ont trouvé aucun effet modificateur de l’âge, du statut initial en vitamine D, de la fréquence des prises ou de la taille des doses. L’analyse a aussi mis en évidence une asymétrie du graphique en entonnoir, ce qui évoque un biais de publication dans la littérature antérieure.
Trois enseignements se dégagent de ces trois essais. D’abord, prendre de la vitamine D reste raisonnable en hiver aux latitudes suisses, pour la raison simple que la synthèse cutanée s’arrête. Ensuite, augmenter la dose au-delà des repères officiels n’a aucune justification dans ces données: les analyses par taille de dose ne montrent pas de gradient. Enfin, aucun des trois n’a rapporté de signal de sécurité inquiétant aux doses testées, la méta-analyse 2025 ne trouvant pas de différence sur la proportion de participants avec au moins un événement indésirable grave, rapport de cotes de 0,96.
Comment lire l’étiquette d’un complément
Voici ce qui se vérifie concrètement sur un flacon, dans l’ordre d’importance.
L’origine de la molécule. Si l’étiquette dit « vitamine D3 » sans préciser, la source par défaut de l’industrie reste la lanoline. Une D3 végétale est étiquetée comme provenant de lichen, souvent avec le nom du genre Cladonia, et le producteur le met en avant parce que c’est un argument de vente. En cas de doute, l’absence de mention est un mauvais signe. Une D2 vient par construction de champignon ou de levure et ne pose pas ce problème.
L’enveloppe. C’est l’oubli le plus fréquent. Une capsule molle classique est en gélatine, donc d’origine animale, y compris quand elle contient de la D3 de lichen. Les alternatives sont les capsules en hydroxypropylméthylcellulose, les comprimés, les gouttes et les sprays. Un produit peut être parfaitement végétal dans sa molécule active et animal dans son enveloppe.
Le support gras. La vitamine D est liposoluble. Les gouttes sont diluées dans une huile, souvent de tournesol, de coco ou d’olive, ce qui est un avantage: le corps gras est déjà là. Pour un comprimé sec, la recommandation habituelle est de le prendre avec un repas contenant des matières grasses.
La dose par unité. Vérifiez si l’étiquette annonce des microgrammes ou des unités internationales, et faites la conversion, 1 µg valant 40 UI. Une gélule à 1000 UI correspond à 25 µg, soit deux fois et demie l’apport quotidien du NHS. Ce n’est pas dangereux, mais c’est utile à savoir avant d’en prendre deux par jour.
Les autres ingrédients. Les formules associant vitamine D et vitamine K2 sont partout. L’argument avancé est que la K2 dirige le calcium vers l’os plutôt que vers les artères. Cette hypothèse est plausible sur le plan mécanistique, et elle n’est pas établie par les essais cliniques chez des personnes qui s’alimentent normalement. Si vous choisissez une formule combinée, faites-le en sachant que vous payez pour un mécanisme, pas pour un résultat démontré. Notre article sur le calcium et le magnésium sans produits laitiers reprend cette question du côté des apports alimentaires.
Le prix au microgramme. C’est le calcul que personne ne fait et qui départage le plus vite deux produits comparables. Divisez le prix du flacon par le nombre total de microgrammes qu’il contient, et non par le nombre de gélules. Les écarts sont considérables entre une D2 générique et une D3 de lichen présentée comme premium, sans que la molécule change. La même méthode s’applique aux compléments d’oméga-3 à base d’algues et aux compléments de zinc.
Le dosage sanguin: quand il sert et quand il ne sert pas
Un dosage de 25-hydroxyvitamine D sérique mesure votre réserve. Il a du sens dans quelques situations précises: symptômes évocateurs comme des douleurs osseuses ou une faiblesse musculaire, facteurs de risque cumulés, maladie affectant l’absorption des graisses, ou traitement dont on veut vérifier l’effet.
Il en a beaucoup moins comme examen de routine chez un adulte en bonne santé qui prend déjà 10 µg par jour en hiver. La raison est pragmatique: le résultat ne changera probablement pas la conduite à tenir, et l’examen n’est pas gratuit.
Deux pièges méritent d’être connus. Le premier est saisonnier: un dosage fait en septembre et un dosage fait en mars ne mesurent pas la même chose, et comparer deux résultats pris à des saisons différentes n’a pas de sens. Le second est celui déjà évoqué de la méthode: si vous prenez de la D2, vérifiez que le laboratoire mesure bien la 25(OH)D totale. Notre guide de l’autodiagnostic de carences nutritionnelles situe la vitamine D parmi les autres paramètres qui méritent un contrôle.
Quant aux valeurs seuils, elles varient selon les autorités et les sociétés savantes, ce qui explique qu’un même résultat puisse être qualifié d’insuffisant par un laboratoire et de normal par un autre. L’interprétation revient à un professionnel de santé qui connaît votre situation, et cet article ne peut pas la remplacer.
Les champignons UV, une piste réelle avec une limite
L’idée d’obtenir sa vitamine D par les champignons est séduisante, et elle repose sur un fait biologique correct: l’ergostérol des champignons se convertit en vitamine D2 sous UV, exactement comme le précurseur du cholestérol se convertit en D3 dans la peau.
Les ordres de grandeur sont impressionnants en laboratoire. L’EFSA a évalué en 2021 une poudre de champignon de Paris traitée aux UV contenant 580 à 595 µg de vitamine D2 par gramme, et en 2022 un produit comparable dosé à 125 à 375 µg par gramme. Dans les deux cas, le panel a conclu que l’ingrédient était sûr aux conditions d’usage proposées.
Deux limites empêchent d’en faire une stratégie autonome. D’abord, ces concentrations concernent une poudre industrielle traitée dans des conditions contrôlées, pas les champignons de votre panier, dont la base suisse donne 1,9 µg pour 100 g crus. Ensuite, l’usage envisagé dans ces dossiers est l’incorporation à des aliments enrichis et à des compléments, pas la consommation de champignons en tant que tels. Les niveaux d’emploi demandés dans le dossier de 2022 le montrent bien: 1,125 ou 2,25 µg de D2 pour 100 g ou 100 ml d’aliment tel que consommé, et au maximum 15 µg par jour dans un complément destiné aux plus d’un an.
Le même avis contient une réserve qui mérite d’être lue par quiconque additionne les produits enrichis. Le panel note une incertitude sur l’exposition cumulée de la population générale à la vitamine D, parce que l’éventail des aliments enrichis s’est élargi au fil des ans et que des compléments fortement dosés sont commercialisés en parallèle. Le risque, à l’échelle d’un panier de courses, ne vient pas d’un produit mais de leur addition silencieuse.
Autrement dit, les champignons UV sont une source de D2 intéressante sous forme d’ingrédient, et un complément d’appoint sous forme d’aliment. Si vous en achetez, la mention d’un traitement UV doit figurer sur l’emballage: sans elle, vous achetez un champignon ordinaire. Notre guide des champignons comestibles traite le reste de leur intérêt nutritionnel, qui ne se limite pas à cette vitamine.
Cinq erreurs fréquentes
Croire que le soleil d’hiver suffit si l’on sort. Ce n’est pas une question de durée mais d’angle. Entre octobre et début mars, l’intensité des UVB à nos latitudes ne permet plus la synthèse en quantité utile, même par temps clair.
Prendre une dose élevée pour compenser des mois sans. La vitamine D se stocke dans les tissus gras, mais les analyses par taille de dose des essais récents ne montrent pas de gradient de bénéfice. Une prise régulière et modérée est mieux documentée qu’une dose de rattrapage.
Confondre l’origine végétale et l’absence totale de produit animal. Une D3 de lichen dans une capsule en gélatine reste un produit d’origine animale par son enveloppe.
Attendre de la vitamine D un effet sur l’humeur. L’essai VITAL-DEP, sur 18 353 personnes suivies plus de cinq ans, ne trouve pas d’effet sur l’incidence de la dépression ni sur les scores d’humeur.
Comparer deux dosages sanguins pris à des saisons différentes. Un taux baisse naturellement en fin d’hiver et remonte en fin d’été. Sans saison comparable, la comparaison ne dit rien.
Adapter selon la situation
Pour une personne qui sort peu, travaille en intérieur ou se couvre largement, la supplémentation a du sens toute l’année plutôt qu’en hiver seulement, ce que le NHS formule explicitement pour les personnes à risque.
Pour une peau foncée, la mélanine absorbe une partie des UVB et allonge le temps d’exposition nécessaire pour la même synthèse. Le NHS classe ce profil parmi ceux à qui une supplémentation annuelle est recommandée.
Pour une personne âgée, la capacité de synthèse cutanée diminue avec l’âge, et les recommandations nationales augmentent généralement l’apport conseillé après 60 ans. C’est une décision à prendre avec un médecin, d’autant que les traitements associés sont fréquents dans cette tranche d’âge.
Pour une grossesse ou un allaitement, le NHS maintient 10 µg par jour et la même limite de 100 µg. Ce n’est pas un domaine où improviser: parlez-en au suivi de grossesse.
Pour un nourrisson, la règle est distincte de celle des adultes: 8,5 à 10 µg par jour jusqu’à un an, sauf s’il reçoit plus de 500 ml de préparation pour nourrissons par jour, celle-ci étant déjà enrichie.
Pour une personne prenant un traitement chronique ou souffrant d’une maladie rénale, hépatique ou d’un trouble de l’absorption des graisses, la supplémentation doit être discutée médicalement. Le métabolisme de la vitamine D passe par le foie et le rein, et ces situations changent les calculs.
Ce que ces données ne disent pas
Les essais VITAL portent sur des adultes américains de 50 ans et plus, majoritairement bien pourvus en vitamine D au départ, et testent une dose unique de 2000 UI par jour. Ils ne permettent pas de conclure sur des personnes réellement carencées, sur des populations plus jeunes, ni sur d’autres schémas posologiques.
La méta-analyse 2025 sur les infections respiratoires porte sur le risque de contracter au moins une infection. Elle ne traite pas séparément de la gravité ni de la durée des épisodes.
Les comparaisons D2 contre D3 mesurent une concentration sanguine, pas un résultat clinique. Aucune des deux méta-analyses citées ne compare les deux formes sur des fractures ou des infections, ce qui serait l’information la plus utile.
Les évaluations EFSA sur la poudre de champignon portent sur la sécurité d’un ingrédient nouveau, pas sur son efficacité à corriger une carence.
Enfin, les valeurs de la base suisse sont des moyennes de catégories. La teneur en vitamine D d’un champignon dépend de son exposition lumineuse, et celle d’une boisson végétale de la décision d’enrichissement du fabricant, qui peut changer d’une référence à l’autre.
Questions fréquentes
La D2 est-elle suffisante si je ne veux pas de D3 de lichen ? Oui pour maintenir un apport, avec une réserve: à dose égale, la D2 élève la 25-hydroxyvitamine D totale moins que la D3, d’environ 10 à 16 nmol/l selon les méta-analyses. En prise quotidienne régulière et à dose modérée, l’écart se réduit.
Faut-il prendre la vitamine D pendant un repas ? C’est préférable pour les comprimés secs, parce que la vitamine D est liposoluble. Les gouttes sont déjà dans une huile, ce qui rend la contrainte moins forte.
Quotidienne ou hebdomadaire ? Les analyses en sous-groupes de la méta-analyse 2025 n’ont pas trouvé d’effet modificateur de la fréquence des prises. La prise quotidienne reste la plus simple à tenir et la mieux documentée pour un usage courant.
Peut-on faire des réserves d’été pour l’hiver ? Partiellement. La vitamine D se stocke dans le tissu adipeux et le taux sanguin décroît progressivement après l’été. Cette réserve ne couvre pas tout l’hiver pour la plupart des gens, et c’est la raison d’être de la recommandation saisonnière du NHS.
Un complément peut-il remplacer le soleil ? Pour la vitamine D, oui, c’est précisément sa fonction. L’exposition au soleil a d’autres effets, notamment sur le rythme circadien, qu’un comprimé ne reproduit pas.
Quels sont les signes d’un excès ? L’excès de vitamine D provoque une hypercalcémie, qui peut se manifester par des nausées, une fatigue, une soif importante ou des troubles rénaux. Le NHS fixe la limite à ne pas dépasser à 100 µg, soit 4000 UI, par jour chez l’adulte. Ces situations viennent presque toujours de doses très élevées prises longtemps, pas des apports recommandés.
La vitamine D protège-t-elle des rhumes ? Les données ont évolué. La méta-analyse actualisée de 2025, sur 40 études et 61 589 participants, aboutit à un rapport de cotes de 0,94 dont l’intervalle de confiance inclut 1,00: il n’y a plus d’effet protecteur statistiquement significatif.
Faut-il associer vitamine D et vitamine K2 ? L’association est courante dans le commerce et repose sur un raisonnement mécanistique cohérent, sans démonstration clinique solide chez des personnes s’alimentant normalement. Ce n’est pas nocif, ce n’est simplement pas établi.
Sources
- Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires, recommandations nutritionnelles suisses pour adultes et version longue, février 2026
- Ordonnance du DFI sur l’adjonction de vitamines, de sels minéraux et de certaines autres substances aux denrées alimentaires (OASM), annexes 1 et 5
- NHS, fiche vitamine D
- Base suisse des valeurs nutritives, OSAV
- Jolliffe D.A. et coll., supplémentation en vitamine D et prévention des infections respiratoires aiguës, revue systématique et méta-analyse, The Lancet Diabetes & Endocrinology, 2025
- LeBoff M.S. et coll., vitamine D supplémentaire et fractures chez l’adulte d’âge moyen et âgé, New England Journal of Medicine, 2022
- Okereke O.I. et coll., effet d’une supplémentation prolongée en vitamine D3 sur le risque de dépression, JAMA, 2020
- Comparaison de la supplémentation quotidienne en vitamine D2 et D3 sur la 25-hydroxyvitamine D sérique, Advances in Nutrition, 2024
- Efficacité relative des vitamines D2 et D3 pour améliorer le statut en vitamine D, Nutrients, 2021
- Tripkovic L. et coll., comparaison des vitamines D2 et D3 pour élever la 25-hydroxyvitamine D sérique, American Journal of Clinical Nutrition, 2012
- Autorité européenne de sécurité des aliments, sécurité de la poudre de champignon à vitamine D2 comme nouvel aliment, 2021 et évaluation 2022