
Algues suisses d'eau douce : ce que la spiruline apporte vraiment en cuisine
Une cuillère à café rase de spiruline en poudre pèse environ 3 grammes. À la table de composition de l’USDA, cela fait 1,7 g de protéines, 0,86 mg de fer et 8,7 kcal. C’est l’ordre de grandeur d’une demi-poignée de graines de courge. Tout le reste de ce que vous lirez sur ces poudres vertes découle de cette arithmétique, et la plupart des articles l’oublient.
Deux autres choses méritent d’être dites tout de suite, parce qu’on lit couramment l’inverse. La spiruline n’est pas une algue: c’est une cyanobactérie du genre Limnospira, anciennement Arthrospira. Et personne ne va la pêcher dans un lac suisse. Elle pousse naturellement dans des eaux chaudes, autour de 25 °C, et fortement alcalines, entre pH 8 et 11,5, dans les lacs des zones intertropicales du Tchad, d’Éthiopie ou du Mexique. Ce qui se produit en Suisse pousse dans des bassins ou des photobioréacteurs chauffés et fermés, ce qui n’a rien de honteux mais change complètement le récit du produit local cueilli au bord de l’eau.
Ce que le mot « algue » recouvre, et pourquoi ça compte ici
Dans le langage courant, on appelle algue tout ce qui est vert et aquatique. En biologie, la distinction est nette et elle a des conséquences pratiques.
La chlorelle est une vraie microalgue: un organisme eucaryote, avec un noyau et des chloroplastes, comme une plante. Elle a une paroi cellulaire faite de cellulose que l’appareil digestif humain ne casse pas. C’est pour cette raison que la quasi-totalité des produits vendus indiquent une paroi éclatée ou broyée mécaniquement: sans ce traitement, l’essentiel du contenu de la cellule traverse l’intestin sans être libéré. Une étude animale citée dans la revue publiée dans Nutrients en 2020 sur la chlorelle mesure plus de 80 % de digestibilité des protéines une fois la paroi rompue. Si l’emballage ne dit rien de la paroi, c’est une information manquante, pas un détail.
La spiruline est une bactérie photosynthétique. Elle n’a pas de paroi cellulosique, ce qui explique qu’on la consomme telle quelle, séchée et réduite en poudre ou en paillettes, sans traitement mécanique préalable.
Cette différence de nature explique aussi une inquiétude légitime et une réponse rassurante. Les cyanobactéries sont le groupe qui produit les cyanotoxines des proliférations lacustres. Un travail de génomique publié dans iScience en 2024 a comparé vingt-deux génomes du genre Limnospira et n’y a trouvé aucun gène de synthèse de cyanotoxine. Le genre lui-même ne fabrique donc pas de microcystines. Le risque, quand il existe, vient de la contamination d’un bassin par d’autres cyanobactéries, pas de la spiruline elle-même. C’est une distinction utile: elle déplace la question de l’espèce vers la qualité du contrôle de production.
Pourquoi on ne récolte pas dans les lacs suisses
L’idée d’aller ramasser des filaments verts dans un lac de plaine semble séduisante. Les données de terrain la découragent.
Une campagne de suivi de cinq ans sur le Greifensee, publiée dans Environmental Science & Technology en 2024, a couvert 150 dates de prélèvement et 850 échantillons. Des microcystines étaient présentes dans 70 % des échantillons, et des anabaenopeptines dans 95 %. Les concentrations restent faibles à l’échelle de l’eau du lac, de l’ordre de quelques dizaines de nanogrammes par litre pour la microcystine la plus abondante, mais la biomasse concentre ce que l’eau contient. L’OMS retient une dose journalière tolérable de 0,04 microgramme de microcystines par kilo de poids corporel et par jour, soit 2,6 microgrammes pour une personne de 65 kg. Récolter soi-même revient à ingérer une biomasse mixte, jamais analysée, dont la composition en espèces change chaque semaine.
Le cas de la klamath, Aphanizomenon flos-aquae, illustre concrètement le problème. C’est la seule cyanobactérie alimentaire couramment vendue qui provienne réellement d’un lac sauvage, en l’occurrence le Klamath Lake dans l’Oregon. Un criblage publié dans Foods en 2025, portant sur douze cyanotoxines peptidiques cycliques, a détecté plusieurs de ces toxines dans un complément à base de klamath, avec des concentrations élevées de microcystine-RR. Le même travail n’a pas fait ce constat sur les produits à base de spiruline cultivée. La différence n’est pas l’espèce annoncée sur l’étiquette, c’est le milieu: bassin contrôlé contre lac ouvert.
Ce qu’une dose culinaire apporte réellement
Les chiffres qui circulent portent sur 100 grammes de matière sèche. Personne ne mange 100 g de spiruline. Voici la table de l’USDA pour la spiruline séchée, ramenée aux doses qu’on utilise vraiment.
| Pour 100 g sec | Pour 3 g (1 c. à café) | Pour 10 g |
|---|---|---|
| 290 kcal | 8,7 kcal | 29 kcal |
| 57,5 g de protéines | 1,7 g | 5,8 g |
| 28,5 mg de fer | 0,86 mg | 2,85 mg |
| 120 mg de calcium | 3,6 mg | 12 mg |
| 195 mg de magnésium | 5,9 mg | 19,5 mg |
| 1050 mg de sodium | 31,5 mg | 105 mg |
| 2,08 g d’acides gras polyinsaturés | 0,06 g | 0,21 g |
| 0,0 µg de vitamine B12 | 0 µg | 0 µg |
Trois lectures s’imposent. D’abord, une cuillère à café couvre environ 6 % du besoin en fer d’une femme de 19 à 49 ans, que le NHS fixe à 14,8 mg par jour. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas non plus la solution à une carence. Ensuite, atteindre les protéines d’un œuf demande environ 10 g de poudre, soit trois cuillères à café, ce qui est déjà beaucoup en bouche. Enfin, le sodium monte vite: 10 g apportent autant de sodium qu’une bonne pincée de sel, ce qui compte si vous salez ensuite votre plat comme d’habitude.
Un mot sur la variabilité, parce qu’elle est massive et rarement dite. La revue publiée dans Life en 2025 rassemble les mesures de teneur protéique d’Arthrospira platensis: de 17 % à 80 % de la matière sèche selon la souche, le milieu de culture, la lumière, la température et la phase de récolte. Les treize produits de chlorelle analysés dans la revue de Nutrients de 2020 affichaient des teneurs en fer allant de 10 à 1600 mg pour 100 g. Une table de composition donne un ordre de grandeur, pas la valeur du pot que vous avez acheté.
Le point qui fâche: la vitamine B12
C’est l’erreur la plus répandue, et elle se règle en général d’une simple réserve entre parenthèses sur la biodisponibilité. La réalité est plus tranchée.
Les analyses menées sur les comprimés de spiruline montrent que le cobamide dominant n’est pas la vitamine B12 mais la pseudovitamine B12, le 7-adéninyl cyanocobamide, biologiquement inactive chez l’humain. La revue de Watanabe et ses collègues publiée dans Nutrients en 2014 conclut explicitement que les cyanobactéries comestibles et leurs produits ne conviennent pas comme source de vitamine B12 pour les végétariens. Le problème est aggravé par la méthode: les dosages microbiologiques classiques comptent la pseudovitamine comme de la B12, ce qui produit des étiquettes affichant des dizaines de microgrammes pour un contenu actif quasi nul. L’USDA, qui utilise d’autres méthodes, indique 0,0 microgramme pour la spiruline séchée.
La chlorelle est un cas différent et plus nuancé. Elle contient une B12 réellement active, mais la même équipe rapporte des teneurs allant de zéro à plusieurs centaines de microgrammes par 100 g de matière sèche selon les marques, sans explication documentée de cet écart. Autrement dit: une chlorelle peut en contenir, la vôtre peut-être pas, et rien sur l’emballage ne permet de trancher.
La conclusion pratique n’a rien d’ambigu. Si vous êtes végétarien ou végétalien, votre B12 vient d’un complément ou d’aliments enrichis, pas d’une poudre verte. Notre page sur les besoins en vitamine B12 et les sources fiables détaille les formes et les fréquences de prise.
Le fer: la teneur n’est pas l’absorption
Le fer est l’argument le plus solide de ces poudres, et il mérite d’être présenté correctement.
Sur la teneur, l’écart entre espèces est énorme. Un travail publié dans Food Chemistry en 2025 a mesuré de 0,71 mg pour 100 g chez Dunaliella salina à 299 mg pour 100 g chez Tetraselmis chui. Mais la teneur ne dit rien de ce qui est absorbé. La même équipe, dans un article de Current Research in Food Science paru en 2026, a passé neuf échantillons de microalgues dans une digestion in vitro normalisée puis sur cellules Caco-2: la bioaccessibilité du fer allait de 0,5 % chez Tetraselmis chui à 83,4 % chez une Chlorella vulgaris verte. Arthrospira platensis ressortait avec la meilleure biodisponibilité du fer, comparable à celle du sulfate ferreux.
C’est un bon résultat, et il faut le lire pour ce qu’il est: un modèle cellulaire, pas un essai humain. Du côté clinique, une revue systématique parue dans Molecular Nutrition & Food Research en 2025 a rassemblé 32 études in vivo, dont sept humaines. Elle rapporte une amélioration de l’hémoglobine et de la ferritine avec la spiruline comme avec la chlorelle, aucun effet indésirable significatif, et conclut sur la nécessité d’essais humains plus longs pour établir les doses. Une amélioration observée dans des études courtes n’équivaut pas à une preuve d’efficacité thérapeutique.
Le levier le plus fiable reste ailleurs: c’est la vitamine C au même repas et l’espacement du thé et du café, que nous détaillons dans le guide sur l’absorption du fer végétal.
Les protéines: bonne qualité, petite quantité
Sur la qualité, la spiruline tient ses promesses. Les neuf acides aminés essentiels sont présents. La méthionine et la cystéine sont limitantes mais restent à plus de 80 % du niveau de référence défini par la FAO. Le score DIAAS rapporté pour Arthrospira platensis est de 85,2, contre 56,6 pour le pois chiche et 57,7 pour le haricot mungo. Pour une source végétale, c’est très bon.
Un détail industriel mérite d’être connu: le mode de séchage compte. Le séchage sur tambour chaud réduit la teneur en méthionine d’environ 30 % par rapport à l’atomisation. Peu de producteurs l’indiquent, mais quand l’information figure sur le site du fabricant, elle est plus parlante que la plupart des allégations marketing.
Reste la quantité. À 1,7 g de protéines par cuillère à café, ces poudres ne sont pas une source de protéines, ce sont un condiment nutritionnel. Le volume vient des légumineuses, du tofu, des céréales complètes et des oléagineux, comme l’explique notre guide des protéines végétales.
Ce que les essais cliniques montrent, et à quelle dose
Il existe une littérature clinique réelle, et elle est plus modeste que les brochures.
Une méta-analyse publiée dans le Journal of Human Nutrition and Dietetics en 2025 a réuni 29 essais randomisés et 1583 participants. La consommation d’algues comestibles réduisait la pression systolique de 2,05 mmHg (IC 95 % de -3,80 à -0,31) et la diastolique de 1,87 mmHg. La spiruline faisait mieux que la moyenne, avec -5,28 et -3,56 mmHg. L’effet apparaissait à partir de 3 g par jour pendant au moins douze semaines, et davantage chez les personnes à risque cardiométabolique. L’hétérogénéité entre études était élevée, avec un I² de 75 % pour la systolique.
Une autre méta-analyse, parue dans Nutrients en 2025, aboutit à un résultat nettement plus tiède: la chlorelle est neutre sur la pression et la lipémie, et la spiruline ne fait baisser la diastolique que de 0,42 mmHg, un effet que les auteurs qualifient eux-mêmes de faible ampleur et de signification clinique incertaine. Les deux travaux sont sérieux et divergent. Quand deux méta-analyses de la même année ne s’accordent pas, la prudence n’est pas une posture, c’est la lecture correcte.
Un point pratique découle de tout cela: 3 g par jour tous les jours pendant trois mois, c’est un protocole de supplémentation, pas une pincée dans un smoothie du dimanche. Si l’objectif est cardiovasculaire, il relève de la discussion avec un professionnel de santé et de notre page sur les compléments alimentaires en régime végétarien, pas d’une recette.
Sécurité: ce que dit l’ANSES
L’avis de l’ANSES du 6 juillet 2017 sur les compléments contenant de la spiruline est le document le plus utile en français sur le sujet. Il porte sur les risques, pas sur l’intérêt nutritionnel, ce qui le rend d’autant plus lisible.
L’agence avait reçu 49 déclarations d’effets indésirables jusqu’en février 2017, dont dix suffisamment documentées pour une analyse d’imputabilité. Les troubles digestifs dominent. Des cas isolés d’atteinte musculaire, d’hépatite et de réaction allergique, dont un angio-œdème facial, ont été rapportés sans qu’une relation à la dose puisse être établie.
Sur les contaminants, la conclusion est claire: les produits contenant de la spiruline peuvent être contaminés par des cyanotoxines, par des bactéries ou par des éléments traces métalliques, et l’agence recommande de privilégier les circuits d’approvisionnement les mieux contrôlés par les pouvoirs publics, avec traçabilité et identification du fabricant. Les phycobiliprotéines de la spiruline ont un fort pouvoir chélatant, et sa teneur en métaux est directement corrélée à la qualité de l’eau de culture. Le règlement européen fixe pour les compléments 3 mg/kg de plomb, 1 mg/kg de cadmium et 0,1 mg/kg de mercure; la monographie de l’USP est plus stricte, avec 1 mg/kg pour le plomb, 0,5 pour le cadmium et le mercure et 1 pour l’arsenic. Certaines analyses publiées dépassent ces valeurs.
Trois précisions plus rarement lues:
Le bêta-carotène. Cinq grammes de spiruline par jour, quantité maximale conseillée par certains compléments, apportent 7 à 8,5 mg de bêta-carotène, alors que la limite d’apport quotidien par les compléments est estimée à 7 mg. Un point de méthode intéressant au passage: l’USDA n’attribue que 29 µg d’équivalent rétinol pour 100 g à sa spiruline séchée, très loin de ces valeurs. Cet écart entre bases de données n’est pas une erreur de l’une ou de l’autre, c’est la variabilité réelle des lots.
La phénylcétonurie. La spiruline contient de la phénylalanine, 2,777 g pour 100 g selon l’USDA. Sa consommation est déconseillée aux personnes atteintes de phénylcétonurie.
Le terrain allergique. En raison des cas rapportés, l’ANSES déconseille la spiruline aux personnes présentant un terrain allergique.
En dehors du risque de contamination, l’agence estime que la spiruline ne présente pas de risque sanitaire à faible dose, jusqu’à quelques grammes par jour chez l’adulte, tout en jugeant nécessaires des études cliniques permettant de fixer une dose journalière maximale.
Acheter et choisir en Suisse
Le cadre légal suisse est celui de l’ordonnance du DFI sur les nouvelles sortes de denrées alimentaires (RS 817.022.2). Une espèce réellement nouvelle passe par une autorisation de l’OSAV; l’annexe énumère ce qui peut être mis sur le marché sans autorisation, dont toute denrée qui peut l’être en vertu du règlement (UE) 2015/2283. En pratique, pour un consommateur, l’étiquette dit peu de choses et le producteur beaucoup.
Quatre questions qui font le tri:
D’où vient la biomasse et qui l’a séchée? Un producteur qui nomme son site de culture et son mode de séchage a plus à défendre qu’une marque de distribution.
Existe-t-il des analyses de lot, et sur quoi portent-elles? Le minimum utile couvre les métaux lourds, plomb, cadmium, mercure et arsenic, et les microcystines. Une analyse qui ne mentionne que le comptage bactérien ne répond pas à la question posée par l’ANSES.
Pour la chlorelle, la paroi est-elle éclatée? Sans cette mention, la digestibilité annoncée n’est pas assurée.
Le produit est-il vendu comme denrée alimentaire ou comme complément? Les deux statuts n’imposent pas les mêmes mentions, et le second implique une dose journalière recommandée sur l’emballage.
Sur le rapport entre promesses commerciales et données, nous avons consacré un dossier complet à la question dans spiruline et chlorelle, super-aliments ou marketing, et un guide d’achat plus détaillé dans micro-algues: guide d’achat et usages.
Lire une analyse de lot
Beaucoup de vendeurs évoquent des rapports d’analyse sans les publier, et ceux qui en reçoivent un ne savent pas toujours quoi y chercher. Les valeurs de référence figurent toutes dans l’avis de l’ANSES et se vérifient en quelques minutes.
Pour les métaux lourds, la réglementation européenne des compléments admet 3 mg/kg de plomb, 1 mg/kg de cadmium et 0,1 mg/kg de mercure. La monographie du USP Dietary Supplements Compendium pour Arthrospira platensis est plus stricte: au maximum 1 mg/kg de plomb, 0,5 mg/kg pour le cadmium et le mercure, et 1 mg/kg d’arsenic. Un rapport qui reste sous les valeurs USP est un bon signe; un rapport qui frôle seulement les valeurs européennes n’est pas fautif, mais il est moins confortable.
Pour les microcystines, il n’existe pas de plafond légal applicable aux compléments à base de spiruline, et l’ANSES écrit explicitement qu’un tel seuil reste à établir. Le repère disponible est la dose journalière tolérable de l’OMS, 0,04 microgramme par kilo de poids corporel, soit 2,6 microgrammes par jour pour un adulte de 65 kg. Quelqu’un qui consomme 3 g de poudre par jour reste en dessous tant que la contamination mesurée est inférieure à environ 0,8 microgramme par gramme. Ce calcul ne remplace pas une valeur limite réglementaire, mais il transforme un chiffre de laboratoire en information exploitable.
Conserver: pourquoi une poudre verte tourne
Les microalgues séchées contiennent des acides gras polyinsaturés, 2,08 g pour 100 g dans la spiruline selon l’USDA. Ces lipides s’oxydent, et ce sont les produits d’oxydation qui donnent aux vieux sachets leur odeur de poisson. La lumière, la chaleur et l’air accélèrent le processus, et un grand contenant ouvert tous les jours vieillit plus vite qu’un petit. En pratique: un bocal opaque bien fermé, un placard frais plutôt qu’une étagère au-dessus des plaques, et des paquets de 100 g plutôt que le kilo en promotion si vous consommez une cuillère à café par jour. La phycocyanine se dégrade au passage, ce qui se voit au glissement du bleu-vert vers un olive terne, bien avant la date de durabilité.
Cuisiner sans abîmer le produit
La spiruline doit sa couleur bleu-vert à la phycocyanine, une protéine pigmentaire. Elle est thermosensible. Les travaux publiés dans Food Chemistry en 2025 sur sa dégradation montrent que le chauffage la déstructure, et que le micro-ondes la dégrade davantage et plus tôt que la conduction classique, avec des perturbations mesurables dès 55 °C. C’est pour cela qu’un plat vert vif vire au kaki dès qu’on le laisse mijoter.
Trois conséquences pratiques.
Ajoutez la poudre hors du feu, après la cuisson, dans un plat qui a un peu retombé en température. Cela vaut pour le risotto, les soupes et les sauces. Le goût aussi est meilleur: chauffé, le produit devient plus amer.
Ne passez jamais un smoothie à la spiruline au micro-ondes pour le tiédir. C’est le pire des deux mondes.
En boulangerie, le plafond est bas. Un travail publié dans Foods en 2026 a incorporé de la spiruline dans une pâte de blé de 0 à 4 % du poids de farine. Entre 1 et 3 %, la stabilité au pétrissage passait de 4,9 à 6,4 minutes et le réseau de gluten restait continu; à 4 %, la stabilité chutait et des discontinuités apparaissaient au microscope. Traduction en cuisine: 9 g au maximum pour 300 g de farine, et 6 g donnent déjà une couleur franche.
Côté saveur, le registre n’est pas iodé, contrairement à ce qu’on lit souvent. Il est herbacé, un peu terreux, avec une amertume qui monte à la dose. L’acidité le discipline: jus de citron, vinaigre, tomate. Le gras l’arrondit: huile d’olive, avocat, tahini. Si vous cherchez un vrai goût marin et de l’iode, ce sont les algues marines qu’il vous faut, et nous en parlons dans cuisiner les algues dulse, wakamé, nori et kombu ainsi que dans le dossier sur l’équilibre en iode.
Trois recettes calibrées
Risotto vert, spiruline hors du feu
Pour 4 personnes: 300 g de riz arborio, 1 échalote émincée, 1 litre de bouillon de légumes chaud, 10 cl de vin blanc sec, 2 c. à soupe d’huile d’olive, 60 g de parmesan à présure microbienne, 6 g de spiruline en poudre, sel et poivre.
Faites suer l’échalote à feu doux, nacrez le riz, déglacez au vin blanc et laissez évaporer. Ajoutez le bouillon louche par louche pendant 17 à 18 minutes. Coupez le feu, incorporez le parmesan, attendez deux minutes que la casserole redescende sous 60 °C, puis ajoutez la spiruline et mélangez. Servez immédiatement: la couleur tient environ dix minutes, ensuite elle brunit. Les 6 g se répartissent sur quatre assiettes, soit 1,5 g par personne.
Pesto de chlorelle, noix et citron
Pour un bocal de 200 g: 50 g de noix ou de noix de cajou, 20 feuilles de basilic, 1 gousse d’ail, 60 ml d’huile d’olive, 6 g de chlorelle à paroi éclatée, le jus d’un demi-citron, sel.
Mixez tout à froid. Le citron n’est pas décoratif: il tempère l’amertume de la chlorelle, qui est plus marquée que celle de la spiruline. Comptez une cuillère à soupe par portion de pâtes, soit environ 0,8 g de chlorelle par personne. Se conserve cinq jours au réfrigérateur, couvert d’un film d’huile.
Soupe froide concombre, avocat et spiruline
Pour 4 personnes: 2 concombres, 1 avocat mûr, 250 ml de bouillon de légumes froid, le jus d’un demi-citron, 3 g de spiruline, quelques feuilles de menthe, sel et poivre.
Mixez le concombre pelé, l’avocat, le bouillon et le citron. Ajoutez la spiruline en dernier, à froid, et mixez dix secondes de plus. Servez très frais. Comme rien n’est chauffé, c’est la préparation qui préserve le mieux la couleur et le goût, et 3 g suffisent pour quatre bols.
Pour d’autres usages froids, nos smoothies protéinés 100 % végétaux donnent des bases qui supportent bien une demi-cuillère.
Six erreurs fréquentes
Compter sur la spiruline pour la vitamine B12. C’est la seule erreur de cette liste qui puisse avoir des conséquences durables sur la santé.
Lire les chiffres des 100 grammes comme s’ils décrivaient une portion. Une cuillère à café, c’est 3 % de cette colonne.
Faire bouillir. La phycocyanine se dégrade, la couleur vire, l’amertume monte.
Augmenter la dose parce que « c’est naturel ». Au-delà de quelques grammes par jour, on entre dans une zone où l’ANSES juge que les données manquent pour fixer une limite, et où le bêta-carotène approche du plafond retenu pour les compléments.
Acheter au prix le plus bas sans aucune analyse de lot. Le risque n’est pas l’organisme, c’est ce qui l’accompagne.
Prendre de la chlorelle sans mention de paroi éclatée, puis conclure qu’elle ne sert à rien.
Adaptations selon les profils
Femmes enceintes ou allaitantes: en l’absence de données permettant de fixer une dose sûre, et compte tenu du risque de contamination par des métaux, l’usage régulier se discute avec un professionnel de santé.
Personnes atteintes de phénylcétonurie: consommation déconseillée en raison de la phénylalanine.
Terrain allergique: déconseillée par l’ANSES au vu des cas rapportés.
Enfants: les études menées chez des enfants dénutris utilisent 5 g par jour sans effet indésirable rapporté, mais dans un contexte de renutrition encadrée. Dans une alimentation suisse ordinaire, il n’y a aucun besoin identifié.
Sportifs et grands consommateurs de protéines: l’intérêt est marginal au regard des quantités, comme le montre notre page végétarien et gros mangeur de protéines.
Personnes sous anticoagulant: la chlorelle contient de la vitamine K1, à des teneurs qui varient d’un produit à l’autre entre 0,3 et 3,5 mg pour 100 g selon les treize produits analysés dans la revue de 2020. Un apport devenu régulier mérite d’être signalé au médecin qui suit l’INR.
Limites des données disponibles
Aucun chiffre de composition unique ne vaut pour le produit que vous avez en main: l’écart entre lots va du simple au décuple pour le fer, et de 17 à 80 % pour les protéines.
Les deux méta-analyses de 2025 sur la pression artérielle ne permettent pas de trancher. Elles ont retenu des essais différents et aboutissent à des amplitudes très différentes.
L’empreinte écologique réelle de ces poudres ne peut pas être quantifiée avec les données disponibles. L’analyse de cycle de vie la plus récente, publiée dans Foods en 2026, aboutit à un bilan carbone net négatif pour un colorant issu de spiruline, mais seulement avec une culture alimentée en géothermie islandaise et un crédit de séquestration du carbone dans le sol. Sans ces deux conditions, le résultat n’est pas transposable. Le séchage reste le poste dominant, et il est électrique.
Ces repères ne remplacent évidemment pas un avis médical, en particulier en cas d’anémie, de grossesse ou de traitement en cours.
Questions fréquentes
La spiruline suisse existe-t-elle vraiment? Il existe des productions suisses, en bassins ou photobioréacteurs chauffés et fermés. Ce qui n’existe pas, c’est une récolte de spiruline dans un lac suisse: l’espèce a besoin d’eaux chaudes et alcalines qu’on ne trouve pas naturellement ici.
Combien de spiruline par jour? Les essais cliniques utilisent 3 g et plus, sur au moins douze semaines. En usage culinaire, une à deux cuillères à café suffisent largement, et l’ANSES ne voit pas de risque en dessous de quelques grammes par jour chez l’adulte, hors risque de contamination.
Spiruline ou chlorelle? La spiruline est plus digeste telle quelle, mieux documentée sur les essais cliniques et moins amère. La chlorelle apporte de la vitamine B12 réellement active, mais en quantité imprévisible, et exige une paroi éclatée. Aucune des deux ne dispense d’un complément de B12.
Est-ce que la chlorophylle détoxifie l’organisme? Cette affirmation, présente dans beaucoup de textes, ne repose pas sur des données humaines exploitables. La chlorophylle est un pigment, pas un traitement.
La spiruline apporte-t-elle des oméga-3? Très peu, et pas les bons. Ses 2,08 g d’acides gras polyinsaturés pour 100 g sont surtout de l’acide linoléique et de l’acide gamma-linolénique, pas de l’EPA ni du DHA. Pour ces derniers, ce sont les huiles de microalgues marines qu’il faut, sujet traité dans bien choisir ses compléments oméga-3 à base d’algues.
Peut-on en mettre dans du pain? Oui, jusqu’à 3 % du poids de farine. Au-delà, le réseau de gluten se dégrade et la pâte perd en stabilité.
Pourquoi ma poudre a-t-elle un goût de poisson? C’est en général le signe d’une oxydation des lipides, liée à un stockage à la lumière, à la chaleur ou dans un contenant mal fermé. Une poudre correcte sent l’herbe coupée, pas la marée.
Sources
- ANSES, avis relatif aux risques liés à la consommation de compléments alimentaires contenant de la spiruline, 2017
- Watanabe et al., Nutrients, 2014, sources végétales de vitamine B12 pour les végétariens
- iScience, 2024, le genre Limnospira ne produit pas de microcystines
- Foods, 2025, criblage de cyanotoxines dans les compléments à base de spiruline et de klamath
- Environmental Science & Technology, 2024, cinq ans de suivi des cyanotoxines du Greifensee
- Journal of Human Nutrition and Dietetics, 2025, méta-analyse algues et pression artérielle
- Nutrients, 2025, chlorelle et spiruline et facteurs de risque cardiovasculaire
- Food Chemistry, 2025, teneur et biodisponibilité du fer des microalgues
- Current Research in Food Science, 2026, bioaccessibilité des minéraux des microalgues
- Molecular Nutrition & Food Research, 2025, revue systématique sur le statut en fer
- Nutrients, 2020, la chlorelle comme complément alimentaire
- Life, 2025, Arthrospira platensis comme source de protéines
- Foods, 2026, effets de la spiruline sur la pâte de blé
- Foods, 2026, analyse de cycle de vie de la phycocyanine
- USDA FoodData Central, spiruline séchée (170495)
- NHS, fer
- NHS, vitamine A
- Fedlex, ordonnance sur les nouvelles sortes de denrées alimentaires (RS 817.022.2)